Cuba, l'île oubliée
Les mêmes bâtiments, les mêmes rues, les mêmes voitures des années 1950. Rien n'a bougé depuis la guerre froide — tout a juste défraîchi. Puis, en 2026, l'île est tombée à court de pétrole. Et personne n'en a parlé.
L'île en quelques chiffres
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Pour qui ne connaît pas l'île — ni son histoire, ni sa politique, ni son économie — voici le portrait d'un pays pas comme les autres.
Géographie
Une île allongée de 1 210 km, entre la Floride et la Jamaïque, aux plages de sable blanc.
Histoire
Du comptoir colonial à la révolution, en passant par l'esclavage et la guerre froide.
Peuples
Un métissage né de la déportation, de l'exil et de la rencontre des cultures.
Politique
Un parti unique, trois dirigeants depuis 1959, et une confrontation durable avec les États-Unis.
Économie
La double monnaie, le rationnement, et une économie en récession.
Vie quotidienne
Des médecins compétents mais sous-équipés, pas de McDo ni de Tesla, une île très sûre.
Une île au carrefour de trois mers
Cuba est un État insulaire des Caraïbes, formé de l'île de Cuba — la plus grande île des Antilles —, de l'île de la Jeunesse et d'environ 4 095 cayes et îlots. L'île s'étend sur ~110 000 km² et compte près de 11 millions d'habitants, pour l'essentiel concentrés à La Havane.
Sa forme très allongée (un arc d'environ 1 210 km, évoquant un caïman) la place au carrefour de la mer des Caraïbes, du golfe du Mexique et de l'océan Atlantique, à ~150 km au sud de la Floride (États-Unis), de l'autre côté du détroit de Floride.
À l'ouest : le Mexique (péninsule du Yucatán). À l'est : Haïti et la République dominicaine. Au sud : la Jamaïque et les îles Caïmans. Plus loin à l'est, dans l'arc des Petites Antilles, les îles françaises de Guadeloupe et Martinique.
Le climat est tropical, avec des températures moyennes de 22 °C en hiver à 28 °C en été, et une saison des ouragans de juin à novembre.
La station balnéaire de Varadero, sur la péninsule de Hicacos, aligne 20 km de plages de sable blanc et accueillait environ un million de visiteurs par an avant la crise. Les cayos (Jardines del Rey, Cayo Coco, Cayo Santa María) forment un chapelet d'îlots coralliens reliés à l'île par des chaussées sur pilotis.
Parmi les ressources naturelles : le nickel (première exportation minière), la canne à sucre, le tabac (les célèbres cigares), le rhum, le café et les agrumes.
Du comptoir colonial à la révolution
1492 — Christophe Colomb atteint Cuba le 27 octobre et la revendique pour l'Espagne, croyant toucher l'Asie. Dès 1511, l'île devient un comptoir espagnol, tête de pont de la conquête des Amériques — c'est de Cuba que Cortés lance la conquête du Mexique. La population autochtone s'effondre ; l'économie se tourne vers le sucre, le tabac, le café — et l'esclavage.
Plus d'un million de personnes d'Afrique sont déportées vers Cuba. L'île est l'un des derniers territoires à abolir l'esclavage, en 1886 — juste avant le Brésil.
Les grandes dates
Deux guerres d'indépendance, closes par l'intervention américaine (guerre hispano-américaine, 1898).
Indépendance formelle — mais sous tutelle américaine (amendement Platt, base de Guantánamo).
Coup d'État de Fulgencio Batista.
Révolution : Fidel Castro et Che Guevara renversent Batista ; Cuba s'aligne sur l'URSS.
Crise des missiles : le monde au bord de la guerre nucléaire. La même année, les États-Unis instaurent l'embargo.
L'embargo est renforcé (lois Torricelli puis Helms-Burton) — toujours en vigueur plus de 60 ans plus tard.
Une culture née du métissage
Cuba est le produit d'un triple peuplement : des autochtones (Taïnos, Ciboneys) quasi disparus en 50 ans au contact des Européens, des colons espagnols arrivés dès 1492, et des esclaves africains déportés en masse pour le sucre — majoritairement d'Afrique de l'Ouest et centrale (peuples yoruba, kongo…).
S'y sont ajoutées d'autres vagues : environ 141 000 travailleurs chinois sous contrat (« coolies ») entre 1847 et 1874, des colons français fuyant la révolution haïtienne, des ouvriers haïtiens, et une communauté d'origine arabe (~50 000 descendants).
Aujourd'hui, la population est majoritairement d'origine européenne et métisse, de langue espagnole, et le catholicisme y coexiste avec la santería, religion syncrétique née de la fusion des divinités yoruba et des saints catholiques.
De ce brassage est née une culture musicale unique : le son (base de la salsa), la rumba (inscrite au patrimoine immatériel de l'UNESCO en 2016), le mambo, le cha-cha-cha, le boléro.
La cuisine mêle riz, haricots, yucca, porc et poulet — le congri (riz et haricots noirs) étant le plat national, et l'ajiaco, ragoût mêlant de multiples ingrédients, souvent cité comme le symbole du métissage cubain.
Environ 2 à 3 millions de Cubains vivraient à l'étranger — une diaspora qui pèse lourd, notamment par les envois d'argent (remesas) devenus vitaux pour l'économie de l'île.
Un parti unique, trois dirigeants



Cuba est une république socialiste à parti unique, dirigée par le Parti communiste de Cuba, défini par la Constitution (révisée en 2019) comme « la force dirigeante supérieure de la société et de l'État ». Les élections existent, mais sans pluralisme partisan : tous les candidats sont issus du Parti ou des organisations de masse qui lui sont liées.
Fidel Castro — dirige la révolution, puis le pays pendant près d'un demi-siècle.
Raúl Castro — frère cadet, engage des réformes économiques limitées et le « dégel » avec les États-Unis (2014-2015).
Miguel Díaz-Canel — premier dirigeant né après la révolution et sans lien avec la famille Castro ; chef de l'État depuis 2018, chef du Parti depuis 2021.
Sur le plan international, Cuba entretient des alliances étroites avec le Venezuela (l'échange emblématique « pétrole contre médecins »), la Russie et la Chine, et vit une confrontation durable avec les États-Unis (embargo, base de Guantánamo contestée par La Havane).
La base navale de Guantánamo (117,6 km²), louée aux États-Unis depuis 1903 pour 4 085 dollars par an, est réclamée par Cuba, qui refuse d'encaisser les loyers et considère le bail comme imposé par la force.
La double monnaie et le rationnement
L'économie cubaine est une économie de commandement dominée par des entreprises d'État, en récession depuis 2020 (PIB -11 % en 2020, -1,1 % en 2024, inflation de 24 %).
Pendant près de trente ans (1994-2020), Cuba a vécu avec deux monnaies : le peso cubain (CUP) et le peso convertible (CUC), arrimé au dollar. Cette « économie duale » a creusé de fortes inégalités entre ceux qui touchaient des devises (surtout via le tourisme) et les autres. La réforme de 2021 (« Tarea Ordenamiento ») a supprimé le CUC et fixé un taux unique de 24 CUP pour 1 dollar. Il ne reste donc aujourd'hui qu'une seule monnaie officielle, le CUP — doublée d'une dollarisation de fait : magasins réservés aux devises (MLC) et un dollar qui s'échange bien au-delà du taux officiel.
Mais le taux officiel n'est pas accessible à la population : sur le marché informel, 1 dollar valait plus de 600 pesos en juin 2026. Le salaire moyen (environ 5 839 pesos fin 2024, ~6 930 en 2025) ne représentait plus qu'une dizaine de dollars par mois.
Au marché noir, le dollar vaut ~25 fois le taux officiel — inaccessible à la population.
Selon des études citées par Wikipédia, ~90 % des Cubains vivraient en situation de pauvreté extrême dans les années 2020. Cuba importe 70 à 80 % de son alimentation.
Le rationnement (la libreta, livret de ravitaillement créé en 1962) ne couvre plus qu'une fraction des besoins, avec des livraisons souvent tardives ou absentes. Les services médicaux — l'envoi de médecins à l'étranger — et le tourisme sont devenus les principales sources de devises.
Autarcie ou dépendance ?
Cuba renvoie l'image d'un modèle communiste autonome, résistant seul face à l'embargo. La réalité est plus nuancée : l'île est en fait structurellement dépendante de l'extérieur — et la crise de 2026 l'a démontré brutalement.
La preuve par 2026 : quand les États-Unis ont coupé les livraisons vénézuéliennes, l'île — faute de production suffisante — est tombée à court de carburant en quelques mois. L'autarcie affichée est en réalité une économie sous perfusion : dépendante hier d'un bloc (URSS), aujourd'hui d'alliés (Venezuela, Russie, Chine) et de sa diaspora.
Compétence sans équipement, sécurité sans police lourde
Cuba dispose d'un système de santé public universel et gratuit, et d'une densité médicale élevée (58 médecins pour 10 000 habitants en 1999). L'éducation est gratuite à tous les niveaux, avec un taux d'alphabétisation proche de 100 %.
Mais les hôpitaux manquent d'équipements récents et de médicaments, et les médecins sont mal payés. L'île soigne bien, mais avec des moyens vieillissants.
L'embargo américain a figé le paysage : pas de McDonald's ni de chaînes américaines, pas de Tesla. Jusqu'à 60 000 voitures américaines des années 1950 circulent encore, bricolées avec des moteurs modernes et des pièces de récupération.
L'accès à internet, longtemps très limité, reste fourni par l'opérateur d'État ETECSA et surveillé ; la 4G n'est arrivée qu'en 2019, et le Wi-Fi privé n'a été légalisé qu'en 2019.
Côté sécurité, Cuba est l'un des pays les plus sûrs d'Amérique latine : un taux d'homicides de 5 pour 100 000 habitants (le plus bas de la région en 2016), une criminalité par arme à feu quasi inexistante, et très peu de trafic de drogue. Une île où, comme le disent beaucoup de visiteurs, « on peut laisser ses enfants tranquilles ».
« On peut laisser ses enfants tranquilles. »
À nuancer : des rapports de 2026 évoquent une hausse de la petite délinquance dans le contexte de la crise, sans statistiques officielles disponibles.
La crise qu'on ne vous a pas racontée
Depuis 2024, Cuba traverse une crise énergétique d'une ampleur inédite depuis la « période spéciale » des années 1990. L'île, qui importe l'essentiel de son pétrole, a subi une succession de coupures de courant massives — puis, en 2026, un blocus pétrolier américain l'a mise à sec.
Voici, daté et sourcé, ce qui s'est réellement produit.
La chronologie des blackouts
Panne nationale totale après la défaillance de la centrale Antonio Guiteras, la plus grande du pays. Le courant n'est rétabli à 100 % que plusieurs jours plus tard.
Nouvelle panne nationale après l'ouragan Rafael.
Nouvelle panne nationale, encore la centrale Guiteras.
5e grande panne en moins d'un an — coupure de 24 h.
Premier effondrement national sous blocus pétrolier — 29 h 29, la plus longue du cycle.
Deuxième effondrement national de la semaine.
Le ministère de l'Énergie annonce que Cuba est à court de pétrole et de diesel.
Trois effondrements nationaux, dont un touchant ~10 millions de personnes.
6e et 7e effondrements nationaux — le second moins de 24 h après le premier.
Le blocus pétrolier
À partir de janvier 2026, après l'intervention américaine au Venezuela qui a écarté Nicolás Maduro, les États-Unis ont coupé les livraisons vénézuéliennes vers Cuba. Le 29 janvier 2026, le décret EO 14380 déclare l'état d'urgence nationale et autorise des droits de douane contre tout pays fournissant du pétrole à Cuba.
Des tankers sont interceptés en mer ; le Mexique (Pemex) renonce à livrer ; un seul pétrolier russe est autorisé à accoster en mars 2026. Le 14 mai 2026, Cuba annonce être à court de diesel et de fioul. Le kérosène manque dès le 9 février 2026 — les avions ne peuvent plus se ravitailler.
Le tourisme s'effondre
Le tourisme, première source de devises, s'est effondré : -62 % de janvier à juillet 2026 par rapport à 2025. 73 % des installations hôtelières sont fermées. Air Canada, WestJet, Air Transat et Sunwing ont suspendu leurs vols indéfiniment.
Les pénuries et l'exode
Plus de 70 % des médicaments essentiels manquent. Plus d'un million de Cubains sont privés d'eau potable. La mortalité infantile est passée de 4 à 9,9 pour 1 000 naissances entre 2018 et 2025.
Face à cela, un exode sans précédent : plus de 850 000 Cubains ont rejoint les États-Unis entre 2021 et 2023, et plus d'un million ont quitté l'île toutes destinations confondues depuis 2021. La population est passée sous les 9,5 millions d'habitants fin 2025.
Pourquoi on n'en parle plus ?
La réponse, nuancée, tient en trois constats :
1. Une couverture épisodique, pas continue. Les médias occidentaux ont bien couvert les pics de crise (octobre 2024, le blocus début 2026, les effondrements de l'été 2026) — mais la couverture s'estompe entre les épisodes, donnant l'impression d'une crise chronique devenue invisible.
2. Des journalistes étrangers très restreints. Reporters sans frontières classe Cuba au 160ᵉ rang sur 180 de son classement 2026 de la liberté de la presse, « le pire pays d'Amérique latine » sur ce point. Les médias y sont propriété de l'État, ce qui limite le journalisme indépendant et l'accès direct au terrain.
3. Un récit déjà connu. L'embargo et les difficultés de Cuba sont des faits de longue durée : ils génèrent moins de « nouveautés » médiatiques qu'une crise soudaine, et s'inscrivent dans un récit déjà largement raconté.
Le résultat : une île de 11 millions d'habitants qui tombe à court d'électricité et de pétrole, et dont l'actualité ne perce que par éclairs. Ce site documente ce qui se passe entre ces éclairs.
Combien de morts ? On ne sait pas.
On a beaucoup parlé de janvier 2026 et du blocus pétrolier. Huit mois plus tard, la crise ne s'est pas résorbée — elle s'est aggravée. Et le plus troublant, c'est qu'on ignore son véritable coût humain.
Le 23 juillet 2026, Washington a élargi ses sanctions aux compagnies énergétiques, asphyxiant les importations de carburant « y compris à usage humanitaire ». Le 6 août 2026, des experts de l'ONU ont dénoncé « une crise à part entière » menaçant les droits à la vie, à la santé et à l'alimentation, et évoqué le risque d'une « Gaza silencieuse » — l'expression avait été employée par quatre membres du Congrès américain de retour de l'île. Ils signalent des déchets non ramassés à La Havane (risque d'épidémies) et des hôpitaux à court de médicaments et de traitements anticancéreux.
Effondrements électriques nationaux
Le dollar au marché noir · 2025 vs 2026
Touristes (janvier–juillet)
Comment lire ces chiffres ? Le nombre brut de décès dit peu de chose : dans un pays aussi âgé, beaucoup de morts sont attendues. L'indicateur qui isole vraiment l'effet de la crise, c'est la mortalité infantile — indépendante de l'âge de la population — qui a presque triplé (de 4 à 9,9 ‰ entre 2018 et 2025). Établir le vrai bilan supposerait de mesurer la surmortalité (les décès au-delà de la normale attendue) : ces données ne sont pas publiées.
L'angle mort : combien d'enfants souffrent de malnutrition ? Combien de morts évitables, faute de médicaments ou d'électricité dans les hôpitaux ? Personne ne peut le dire avec certitude. Cuba ne publie pas de bilan sanitaire de la crise, le recensement a été reporté, et la presse indépendante est verrouillée (160e/180, RSF). L'OPS/OMS se borne à signaler des « facteurs de risque croissants de malnutrition infantile » — l'île important plus de 80 % de son alimentation. On mesure une catastrophe à ses statistiques ; ici, l'absence de statistiques est déjà un symptôme.
À contre-courant du récit habituel : loin de s'être assoupli, l'étau n'a sans doute jamais été aussi serré depuis vingt ans. Après la réinscription de Cuba sur la liste américaine des « États soutenant le terrorisme » (2021) puis le blocus pétrolier (2026), les dernières mesures visent le carburant même destiné à l'aide humanitaire — une sévérité inédite depuis la « période spéciale » des années 1990.
Sources
Les faits de cette page proviennent de sources publiques, consultées le 6 septembre 2026 :
- Wikipédia (Cuba, Géographie de Cuba, Histoire de Cuba, Économie de Cuba, Cuban peso, Healthcare/Education/Transport/Crime in Cuba, 2024-2026 Cuba blackouts, 2026 United States fuel blockade on Cuba)
- Presse et agences : BBC, Reuters, AP, AFP, Le Monde, Le Figaro, Le Devoir, RFI, France 24, TV5Monde, RTS, El País, Al Jazeera, The Guardian, The New York Times, EFE, CiberCuba, Diario de Cuba, Infobae
- ONU / OHCHR (déclaration des experts indépendants, 6 août 2026), OPS/OMS (Public Health Situation Analysis – Cuba), OCHA, CARE Cuba
- ONEI (Office national de statistique de Cuba) : natalité, mortalité et démographie 2024-2025
- Reporters sans frontières (classement liberté de la presse 2026)
- Human Rights Watch (World Report 2025)
Le détail complet des sources et des dates figure dans les dossiers de recherche du dépôt (docs/).